qu’à la fin la peau


Ecrit sur une peau de veau séchée trouvée dans les couloirs de correspondance des lignes 4 et 11 de la station Châtelet, à Paris.

Il faudrait à la fin une pensée claire et ordonnée, qui ressemblerait à la musique des gens à l’esprit clair et ordonné, il faudrait à la fin que les chairs blanches et disposées à la monstration, mollets, cous, cuisses, avant-bras, soient prises d’une pudeur organisée, que l’on comprenne à la fin combien est vaine l’exposition de ces matières à notre âge de l’esprit clair de corps et de machine.

Qu’à la fin soit faite interdiction d’être si mobiles aux poitrines courtes et rondes, gracieuses dans la marche, puisque aucune grâce ne peut demeurer dans la course, le long des longs couloirs de mosaïques orangées et rouge et brunes, mosaïque d’un futur maintenant périmé futur d’il y a trente ans. Qu’à la fin l’urgence de nos bras et jambes, de nos bousculades soit déclarée factice puisque le temps pris à l’observation de la mobilité des seins paraissant d’évidence sous des tissus maillés trop lâche ne nous créé aucun tort professionnel.

Qu’à la fin ne peut être supportée non plus la lecture des magazines de faits divers où des femmes brûlent leur amants dans les congélateurs avant de les dissoudre dans le même bain d’acide où elles ont trempé leurs enfants décapités et irrespectueux.

Qu’à la fin, chacun d’entre nous cesse d’avancer les yeux rivés aux pieds de son devancier dans la file mobile des couloirs de correspondance pour s’arrêter à la question de la disproportion de l’existence dite humaine à l’échelle de planètes, du cosmos, des Cévennes et autre présence excessive. Qu’il descende cependant de la rame pour ne pas empêcher les autres de monter et créer ainsi un retard sur toute la ligne. La dissolution métaphysique peut à la fin, sans difficultés se poursuivre sur le quai.

Qu’à la fin, l’ensemble des sudations agrégées de poussière ne soit pas perdu mais collecté par aspiration sur les tapis et escaliers mécaniques, que l’odeur de fin de journée de chacun soit identifiée et conservée afin qu’à la fin si une discussion claire et ordonnée ne trouve pas de conclusion claire et ordonnée il soit possible de la clore par le rappel à chacun de combien il pue.

Qu’à la fin nous comprenions que l’empire pris sur nous par les voûtes bétonnées et la signalétique de civilité, qui ajoute à la direction de nos corps celle de nos esprits, est une chose bonne, qu’à la fin notre esprit ne connaîtra une pensée claire et ordonnée que par la soumission à tout ce qui soumet et le renoncement à tout ce qui prétend libérer.

Qu’à la fin je laisse cette peau ici pour vous édifier.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 27 octobre 2009



    qu’à la fin la peau
    30 janvier 2010, par brigetoun _

    que tout cela advienne




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