SuMa 1. l’homme pipi


SuMa c’est le monde. c’est le réel de la nécessité haïe, qu’il faut rêver de mots pour penser un peu.

Réel du supermarché, du nœud autoroutier, des caddies sonores, mais tout n’est pas malheur, nous avons le langage, pour déplacer la guerre - et rire un peu

Je suis l’homme pipi, vous voudriez ne pas me connaître, mais tout a pris beaucoup plus temps que vous ne le pensiez et les courses et le déjeuner dans la sandwicherie décorée en kitsch authentique et la bière dans le menu, vous pouviez puisque aujourd’hui vous ne travaillez pas.

Je travaille en recoin, invisible mais accessible, qu’on me trouve mais ne me voit pas. Ma boîte n’a pas de lumière de jour, et la lampe est faible. Dans cette grotte perce un jour de soupirail. C’est Victor Hugo qui dit ça dans Les Misérables de Victor Hugo. Vous venez là et ça vous coûte vingt centimes cela vous paraît une somme considérable pour uriner parce que vous avez perdu l’habitude de payer pour cela, de voir des gens tenir des urinoirs, mais le prix n’est pas le même pour les pissotières et les toilettes, vingt centimes pour l’un et quarante centimes pour l’autre, les « vraies » toilettes.

Vous êtes larges d’embarras, quand je vous vois une fois les courses faîtes et payées, que l’envie vous prend, que vous êtes seul, seule le plus souvent, vous ne sauriez faire confiance à personne pour garder votre chariot rempli de fortune, vous ne savez quelle honte choisir entre votre méfiance spontanée des autres, et le possible oubli de soi dans votre voiture, quand vous retournerez vers un trop lointain chez vous. J’en vois deux cents comme vous par jour avec des têtes désolées d’être là et des quand même ils pourraient faire ça gratuit et des dépêche-toi il me reste tant à faire.

Vous aimeriez que je vous raconte des histoires cocasses et un peu crapoteuses, des histoires de porte fermée trop longtemps et moi avec ma blouse bleue et mon passe à la main entrant après des avertissements longuement frappés du poing pour découvrir ou des couples adultérins et nus, ou des jeunes femmes évanouies de stupéfiants, ou des épuisés que le sommeil et la chaleur du commerce ont vaincus ; voudriez-vous aussi des célébrités incontinentes, des histoires de téléphones portables tombés tout au fond et le bras coincé de son propriétaire pour le récupérer au milieu des matières flottantes. Mais vous n’aurez rien de tout cela, pourquoi voulez-vous toujours rehausser mon métier d’histoires et étonnantes et improbables, comme si honteux de la misère que vous m’imposez vous m’imaginiez des secrets remarquables, ne servant qu’à remplir les suppléments estivaux des quotidiens, qu’au final vous bénéficiez de mes aventures.

Pourtant s’il devait vous arriver quelque chose et que j’en sois le témoin j’aimerais que cela soit des animaux, exotiques ; qu’un jour jaillissent des petits et minces serpents noirs et jaunes par les trous en rosaces des vasques à urines, je ne sais s’il seraient venimeux, je ne préférerais pas pour ne pas perdre ma place, au début vous seriez effrayés, puis surpris, puis habitués puisque uriner importe tant pour ne pas acheter pressés. Il vous paraîtrait alors que vingt centimes ne sont rien pour une telle attraction ; ma direction alors augmenterait les prix, plus personne ne viendrait et je serais seul à les regarder se lover, croître et multiplier, nourris de la pastille désodorisante parfumée au citron.

Dans les toilettes s’élèveraient seuls de jeunes alligators à la gueule allongée. Somnolant tout le jour ils s’éveilleraient la nuit pour dévorer les viandes périmées sous emballage plastique. Le poulet bruni qui sent si fort, le bœuf à peine verdi, le jambon ayant perdu ses belles irisations cela les réjouirait tant que je croirais voir de la reconnaissance dans leurs yeux bulbeux et qu’ils cligneraient de leurs doubles paupières pour dire merci.
Je demanderais alors aux soutiers qui s’occupent du chauffage que la température de mes toilettes soit régulièrement augmentée, qu’il y fasse à la fin trente-cinq degrés toute l’année, au fleuriste je prendrais les plantes invendues, les yuccas dont même les étudiants ne veulent plus, je lui prendrais aussi l’eau qui croupit au fond de ses seaux en plastique noir, eau à amibe, grouillante de vie lointaine. Qu’une jungle ainsi pousse dans mon galetas, qu’en sortent des vapeurs de remugle, la crainte qu’inspirera mes animaux me protégera des importuns et des licencieurs, les cris, les odeurs, les grandes feuilles vertes évoqueront à mes visiteurs des récits de vacances tropicales et organisées, en même temps qu’un certain regret d’avoir payé si cher pour ce qui se trouvait là, à d’autres des souvenirs de lectures enfantines.

La nuit venue, les vigiles se réjouiraient, ce serait repos pour eux et le chien nourri de viande fraîche. Nous ferions savoir alentour que les alligators du monsieur des toilettes sont le soir lancés dans les rayons et la terreur qu’impose l’exotisme suffirait. Mais nous les laisserions vraiment aller. A la lumière des néons de secours qui seuls éclairent la nuit, je sourirais à les voir roder ventre à terre, crocs sortis devant tant d’espace, leur queue fouettant le bas des gondoles, faisant tomber les paquets rouges de pâtes premier prix et les bouteilles de vin rouge conditionnées sous plastique et carton.
Je n’aime que ces bêtes de l’esprit et pas les chiens qu’on me laisse parfois accrochés aux colonnes des chasses d’eau, cela nous fait trop d’effroi quand nos regards se croisent et que nos misères se comparent.

Dans ma blouse bleue je ne vous impressionne pas, vous croyez que je tiens dans la main droite un balai serpillière et sur la table plastifiée de rouge, une petite coupelle en osier qui ressemble à un panier de quête pour ceux qui s’en souviennent.

Et parfois je rêve quand de très belles femmes viennent me voir et déposent de leur doigts droits et fins leur obole au Charon ondinophore ; je rêve sans trouble comme un songe parfait à leur nudité rapide, leurs contorsions élégantes et les muscles au-dessus de leurs cuisses tendues pour ne pas toucher la porcelaine salie. J’y rêve comme à des pays lointains et doux, des pays de trente-cinq degrés, où de grands nuages passeraient au ciel sans jamais cacher le soleil, où les alligators mangeraient dans ma main.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 8 décembre 2009



    SuMa 1. l’homme pipi
    25 août 2011, par Férule D’Arblet _

    Quel texte surprenant ! Si son titre aurait pu évoquer à première vue une nouvelle très réussie de B. Duteurtre ("Dans la sanisette", in Drôle de temps) ou le ton d’un Eric Faye, l’ambiance tire finalement plutôt du côté de la littérature latino-américaine. Ou japonaise, curieusement. Ou bien ?...

    Par contre, le S à alentour pourrait fort être superflu (7e par.)... mais l’homme pipi est-il parfaitement lettré ? on est en droit de se le demander...



    SuMa 1. l’homme pipi
    31 août 2011, par Pierre C. _

    merci de votre lecture, et de votre correction. Quant aux références évoquées, je ne sais trop. je ne lis que zombies et gens morts.



    SuMa 1. l’homme pipi
    4 septembre 2011 _

    Dans ce cas, permettez-moi d’attirer votre attention sur un roman de la rentrée paru aux éditions du Seuil et écrit par un certain Xabi Molia. En revanche, oubliez Accabadora, son auteur est une femme...




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