semanal 7 : langues et paysages


Nous écrivons sur du sable. Tout ce qui nous est offert par la spéculation nous sera retiré par son effondrement, le nuage finit toujours par retourner à la mer.
Il y aura des coopératives de serveurs dans les Cévennes, que nous alimenterons de soleil et de vent, le pays n’en manque pas ; cela plutôt, ou voir nos tentatives de dire le monde zébrées des publicités de la gratuité.

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pour François Bon

« Dans quelques années, il n’y aura plus de livre, ne seront plus utilisés que les moyens dits « mécaniques » de transmission du langage. Alors, à ce moment, l’orthographe sera impensable. Il faut bien reconnaître, d’ailleurs, que le livre n’est pas un objet particulièrement bien inventé : il attire la poussière, il se déglingue facilement, il est fragile et pas pratique, et ça en tient de la place une bibliothèque. Cette perspective, en un sens, n’est pas faite pour me déplaire. Plus de livres. Pourquoi pas ? Il y a bien eu des œuvres littéraires avant l’imprimerie, pourquoi n’y en aurait-il pas après ? Ou pourquoi pas de littérature du tout ?

Raymond Queneau « écrit en 1955 » in bâtons, chiffres et lettres, Gallimard.

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Avec l’air de concentration de ceux qui savent, un jeune couple gratte sur le rebord du bar des jeux de fortune avec la queue de leur cuillère à café. Encore perdu, leur regard dit la surprise de l’injustice ; il faut recommencer, la fortune finira bien par sortir de ce travail, manuel

Une autre vient gratter les jeux de fortune qui la démange, au soleil, pour rendre sûrement la perte moins pénible. Le pied gauche pris dans une poche en plastique bleu bruissant, elle a sur le genoux un carré de pansement blanc, frais, récent.

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Ce qui passe dans les regards, vides du matin, absents du soir. Est-ce qu’y défilent entre la cornée et le cristallin des paysages de hameaux vides, de moyenne montagne, de châtaigneraies à l’abandon, bancelles en ruine, serres et valats ; ou les villages trop blancs, la mer trop bleue et les chats toujours assoupis de cartes postales grecques, reçues tous les ans entre le quinze juillet et le quinze août, parfois en plusieurs exemplaires. Peut-être aucun pays mais seulement le reflet griffé des coups de cutter pris dans le verre de la rame.

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Le visage mou, en jeans brodés, elle parle. Mais aucun appareil ne la relie et l’animation du visage est si faible, les traits si neutres, qu’elle ne parle à personne et s’adresse à nous tous. Sans nous regarder ; langues inventées de la demi folie, y mêle-t-elle vraiment du français ou est-ce que je cherche à entendre ce que je pourrais comprendre ? Une langue fluide, ronde et qui rebondit. Comme la bouche pleine de jelly, de pommade, d’une matière rose, brillante luisante ; puis rien ne sort, mouvements tus. Peut-être suis-je seul à ne pas avoir saisi, peut-être ces périodes mystérieuses ont-elles servies à initier une grande conversation télépathique dont je suis seul exclu.

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Un étonnement qui jamais ne cesse : que les gens existent, tous, nombreux et vivants et que les choses aient toutes un jour été fabriquées.
L’homme qui traverse le passage piéton avec sous le bras droit un balais brosse et un torchon blanc rayé rouge de quoi doute-t-il, le jeune homme à si belle chevelure arrêté au feu dans une Renault 12 bleu ciel pense-t-il à autre chose qu’au soleil qui lui coupera le visage en deux quand, tournant brutalement à droite, il s’engagera dans la rue de Ménilmontant avant d’être avalé par Paris dans la grande descente où le centre Pompidou paré de ses tubulures rouges et bleues paraît au loin comme un sarcophage joyeux, comme on nomme sarcophage le coffre de béton qui entoure le réacteur 2 de la centrale atomique de Tchernobyl.

Pense-t-il à autre chose qu’au panneau de sens interdit qu’il tient dans la main gauche le jeune homme au visage d’enfant occupé à bloquer la circulation devant la caserne des pompiers de Saint-Fargeau. Est-ce un poste pour novice, est-ce lui aussi qui lave les camions à leur retour de sortie, leur assurant cette rutilance qui participe autant que l’uniforme au grand prestige social et sexuel de cette profession ?

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Raymond Depardon – Profils paysans, La vie moderne – 2008

Ce qui tend le film, comme est tendue un toile de décor où serait peint un paysage de Lozère, ce sont les trajets de la camera sur les routes toujours en virages ; virages étroits ouverts sur les brebis, sur la neige, sur l’automne. Virages de la narration et de l’autre coté fixité des plans colorés par les carrelages des cuisines de fermes, arrêtes de la table avec café, biscuits secs et toile cirée. Nous ne savons pas dire simplement l’intensité de ces visages, la façon dont ces corps anime le paysage trop évidemment saisissant des Cévennes. Nous ne savons pas brouter.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 15 décembre 2009




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