SuMa 2. la femme écran


SuMa c’est le monde. c’est le réel de la nécessité haïe, qu’il faut rêver de mots pour penser un peu.

Réel du supermarché, du nœud autoroutier, des caddies sonores, mais tout n’est pas malheur, nous avons le langage, pour déplacer la guerre - et rire un peu

Je suis mince et vêtue maintenant. Je suis Anglaise ou Américaine, les gens qui me filment ont cette nationalité-là, à l’exception peut-être de l’homme venu faire le ménage dans le studio et qui, arrivé un peu tôt, ou bien c’est nous qui finissons tard pour occuper le lieu à moindre coût, balayait partout où nous ne travaillions pas et s’arrêtait souvent, s’appuyant sur le manche en bois clair de son balai serpillière pour nous sourire sous sa moustache.

Ce travail pour lequel on m’a payée 243 $ semblait le faire un peu rêver, les gens qui jouent, les images qui bougent, même pour le supermarché, même pour le Plie-Minute cela reste l’hypnose de la puissance.
Aujourd’hui, sept années après je suis la même à Bagnolet, à Rodez, à Bilbao, à Brixton, je vous présente le Plie-Minute. Vous me voyez sur un poste de télévision à tube cathodique beige et poussiéreux, l’image est si usée qu’elle semble venir des paillettes métalliques magnétisées d’une cassette VHS.

Je suis la femme dans la télé, je vante le Plie-Minute, c’est astucieux, c’est formidable, vous en avez besoin, puisque vous me ressemblez, si je ne vous ressemble pas, je suis une image de la semblance. Sûrement m’ont-ils choisie parce que je n’existe pas, sûrement cherchaient-ils une femme quelconque, comme dans l’énoncé d’un problème de géométrie où l’on demande de considérer un triangle quelconque, qui ne possède que la qualité d’être un triangle, je ne possède que la qualité d’être une femme avec des placards remplis de vêtements mal pliés. Les placards blancs derrière moi vous ressemblent aussi et mes cheveux et leur couleur et l’exaspération sur mon visage devant cette place perdue dans les placards mal rangés. Nous nous comprenons.

La caméra avance à rendre inquiétantes ces piles de chemises branlantes, ces tours de Pise de pulls froissés. Mourir écrasé par le mohair et la laine vierge, à la fois ne plus parvenir à respirer et sentir contre sa joue droite l’agaçante douceur de ce vêtement que pourtant vous n’avez jamais mis parce que le jaune et le orange mêlés et striés de fils argentés cela ne vous a jamais vraiment convenu. Mais vous pourriez succomber aussi bien dans la viscose et le polyester mercerisé, ce serait moins glorieux sans être moins pénible.

Croyez-vous qu’occupée à sauver le monde de l’effondrement prochain des pulls, polos et chemises je ne vous vois pas, que je ne connais pas cet air de demi-hébétude, poussant d’une main votre chariot rempli au quart, soixante-dix sept euros. Me regarder vous repose, vous ne savez pas à qui vous prenez ce temps, vous n’êtes qu’au début de vos courses, mais vous peinez aujourd’hui, l’immensité pèse, vous avez une tête vaincue par la nécessité.

Maintenant que vous voyez ces piles comme autant de reptiles avachis mais prêts à bondir dans vos placards, vous allez prêter une réelle attention à ma démonstration. J’arrive souriante et ménagère, personne n’entend ma voix, partout j’ai été doublée, il fallait mettre une musique d’entraînante efficacité et mieux synchroniser la parole et les mains, mais sur les quelques plans où l’on voit mon visage, ces cheveux châtains qui me tombaient aux épaules à cette époque et qu’il aimait peigner de ses doigts l’après-midi, sous la lumière jaune filtrée par les rideaux, car aux fenêtres vis-à-vis à cinq mètres, je crois que je faisais mieux l’amour les cheveux attachés.

J’aurais aimé rencontrer la femme qui m’a doublée pour le Plie-Minute, connaître le secret de son entrain, cette conviction à nous persuader de l’importance d’avoir des chemises bien pliées, d’être rentabilisée jusque dans ses placards.

Vous croyez que je suis là pour vous vendre du plastique mais c’est la vie sauve que je vous offre et trente pour cent de place gagnée dans votre vie. Il suffit de mettre là la chemise à plat, quand l’après-midi de repassage vous aura laissée fourbue vous me louerez ; les manches pendantes le long des bras articulés que vous rabattez simultanément d’un mouvement gracieux et souriant comme je le fais devant vous, puis le bas de la chemise ou du pull et voilà vous passez au suivant ; qui ne se réjouirait pas de ce taylorisme domestique.

Vous avez le temps, il fait dans le studio une lumière de téléachat qui n’évoque rien de domestique, pour l’heure vous avez gagné trente pour cent de place et moi 243 $. Bien sûr je suis moins connue que l’homme à la fière moustache et queue-de-cheval grise prise dans un catogan qui colle et visse et refait son plafond et tond sa pelouse et construit une maison en bois dans la journée et pour un prix que vous ne pouvez pas imaginer, mais sa vie est si étroite. J’ai des rêves moi qui vont bien plus loin que mes placards, quant à vous débrouillez-vous, la marchandise est assez grande pour vous combler, ne négligez pas le temps que je vous prends. Il est utile de ne servir à rien. L’écran où je me promène rayonnante de santé commerciale vous dispose à la rêverie, sûrement que cela ne vous intéresse pas vraiment le Plie-Minute, vous n’êtes pas hébété à ce point. Vous doutez. Ici un gouffre. Vous m’avez vue.

La main gauche serrée sur la barre d’appuie de votre caddie, vous m’avez vue. Vous vous êtes perdu à 2 minutes 32 secondes et maintenant vous regardez le film du Plie-Minute pour la dix-septième fois. Vous avez croisé mon regard et la toile du réel s’est rompue. Je ne suis plus une femme quelconque, mes cheveux ont une couleur, par ma bouche sont passées tant de choses, mon haleine a une odeur. Vous devinez des rides sur mes mains, l’âge passe, plus que le temps. L’accumulat des choses dans le chariot vous semble un monceau de déchets dont il faudra vivre et se nourrir. Comme le cercle arc-en-ciel dont la vive rotation ne laisse voir que du gris, la multitude des couleurs et des sons qu’on organise pour vos achats fait du monde une purée d’avoine froide.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 19 janvier 2010




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