unpublished 6 : l’heure jaune


Tous les mercredi sur deux, Sébastien Ruiz et Claire Streit envoient un morceau de musique (Sébastien) et une photographie (Claire).

C’est la série Unpublished.

Nous enverrons des mots pour les accompagner, et écouterons les deux ensemble.

claire streit

MP3 - 7.9 Mo

C’est le soir, une rangée de cônes rayés d’orange et de blanc barre la route départementale décorée de champs verts encore et de platanes lépreux. Une jeune femme habillée en bleu dit pas par là, dit demi-tour, dit accident, je dis nous allons tous mourir, elle dit oui mais pas tout de suite, je dis :

Qu’en savez-vous ? Pouvez-vous m’assurer que je ne suis pas celui que vous m’empêcher de voir ?

Je pense que ce n’est pas vous, vous n’êtes pas assez une femme, votre voiture est trop blanche.

Ah. Vous savez la peine de rentrer chez soi tous les soirs, vous devez savoir ce qu’il faut de force pour ne pas renoncer, de jugement suspendu, de levées dressées par l’esprit contre les idées d’autrefois où la vie devait être autre, tant autre qu’il suffirait d’une interdiction comme celle que vous me faîtes pour disparaître enfin dans un roncier, s’allonger dans l’odeur des fougères coupantes et vertes, attendant que me soit révélé le chemin du terrier par le lapin en retard.

Si nous rentrons ce n’est pas pour la voiture, la maison, les enfants, les animaux domestiques, les poussières, les acariens, les meubles cirés et mélaminés, les habitudes, les boîtes de conserves, de clous, de culture, la télévision, les escaliers enjambés quatre à quatre, la moquette marron dans le couloir à l’étage. Si nous acceptons de rentrer c’est pour l’heure jaune. À voir le monde s’abîmer gentiment dans la lumière qui se retire et la calme destruction des choses, on peut rêver qu’elles ne renaîtront pas au lendemain, qu’elles ne survivront pas à la disparition du jour. Jouir à la fois des choses et de leur prochaine annulation.

Vous-même n’avez pas de chez vous, ou si peu, vous n’avez pas d’heure, vous n’enquêtez pas puisqu’on vous a mise là devant les plots oranges et blancs à parler aux conducteurs du mardi soir. Sous votre frange raide et brune vous créez l’impatience de ceux qui ont faim à 18h32 et la terreur de ceux qui ne rentrent que par force.

Il faut partir monsieur vous gênez.

Je sais, pourtant je crois qu’il y a là-bas dans le fossé un homme mort ou désorganisé qui est moi, je pense qu’on ne va pas en prendre soin, qu’il n’est qu’un de plus pour vous alors qu’il est unique pour moi. Savez-vous combien de temps il faut pour mourir mademoiselle ?

Madame.

Madame ?

Non.
Vous ne savez pas non plus que je collectionne, dans le garage sous ma grande maison de bois peinte tous les cinq ans en blanc rosé, de petits animaux à fourrure que j’aime et soigne et nourrit et dorlote mais qui finissent toujours par mourir. Est-ce que l’affection ne suffit pas ? Toujours l’instant de leur mort m’échappe, je n’attrape jamais leur dernier souffle d’animaux.

Est-ce que quelqu’un vous aime madame, est-ce que quelqu’un prend soin de vous ? Avez-vous été déshabillée récemment d’une autre main que la vôtre ? Avez-vous récemment adressé la parole à votre récepteur de télévision ? à quoi pensez-vous lorsque vous caressez votre voiture d’une main mélancolique en regardant les portées que font dans le ciel les câbles électriques ?

S’il vous plait, laissez-moi me voir mourir.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 26 janvier 2010



    unpublished 6 : l’heure jaune
    26 janvier 2010, par Pierre C. _

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