unpublished 7 : les rets


Tous les mercredi sur deux, Sébastien Ruiz et Claire Streit envoient un morceau de musique (Sébastien) et une photographie (Claire).

C’est la série Unpublished.

Nous enverrons des mots pour les accompagner, et écouterons les deux ensemble.

MP3 - 14.2 Mo

Nuit d’hier 17 avril

Mille sept cent mètres carrés, sous une verrière à grands rectangles qui font par terre des caissons de lumière brouillée. Un sol béton et poussière, des odeurs et des bruits inconnus, mélange de graisses versées et de fleurs coupées, battement du sang, des machines, et les pépiements d’oiseaux pris aux rets.

J’ai la vie de bureau et cependant je rêve de vis et d’écrous, de tubulures compliquées et sonores comme le boum-boum du sang dans l’oreille coquillage, des bleus, d’une pointeuse mécanique à fiches cartonnées. Ce n’est pas moi qui me rêve. Un inconscient me fait rêver d’un monde d’images semblantes, comme les nuits d’enfance du mardi soir, mousquetaire et Batman à la fois. J’ai su que j’étais trop nombreux quand mon voisin a commencé à tromper sa femme, alors je suis parti. Ceux qui en moi désapprouvaient sa mine réjouie et le croisement des femmes ignorantes entre le troisième et le quatrième étage, ceux en moi qui l’enviaient non pour le profit immédiat de la jouissance mais pour ce qu’il y avait de rêverie possible dans la multiplication des femmes. Je pensais qu’à son travail, après le repas il devait être envahi d’une torpeur songeuse, épaisse, où la paupière n’est plus tenue ; nous le savions flotter dans une vapeur de puissance et de draps froissés finissant de l’étourdir, faisant basculer le dossier du grand fauteuil de cuir, modèle « Executive », que l’on trouve page deux cent dix-sept du catalogue de fournitures de bureau, commandé avant midi, livré dans la journée. Sûr du nombre il ne devait plus songer tous les soirs à rentrer et il se mettait à errer très tard dans des fêtes d’appartement où la fumée suffoque plafond et poumons, plusieurs d’entre moi en étaient convaincus.

Puisqu’ils sont là à vivre devant nous leur vie dans la rue, dans le cinématographe, dans les cafés et nous sommes autorisés à la rêver. Ils sont pour nous des pierres à lécher, blocs de sels pour les bovins, saveur et santé.

Matin, 27 avril

Je suis confus, mais je ne suis pas désolé. Me voici profus.

Je suis confus, j’habite partout et vous n’êtes nulle part, je ne suis pas perdu dans les arbres, je n’ai pas mis le feu, Je sais que tout ce qui s’appelle plus est moins, je connais précisément le nom de chaque chose, je sais en les voyant compter toutes les branches du châtaigner, jusqu’aux rameaux les plus minces, aux boutures, aux rejets, aux bourgeons prêts à sortir, je peux dire combien de fruits à la récolte, combien de bogues et leur cloisonnement. Maintenant je suis fou. Je suis perdu dans les arbres, où l’on m’a accroché, où le porc est pendu, il faudrait que je m’en m’occupe. Des gens bien aimables l’on tué et ouvert pour moi. Je n’ai pas ces jours-ci la tête à équarrir. On vient me visiter, on vient me dire que ce n’est pas de mon âge, que mes mains sont ridées, que la peur est partout. Alors je reste assis sur la chaise en plastique, les coudes liés de chaleur à la toilé cirée constellée de petits soleils que la chaleur amollie. Je bois lentement de grandes bouteilles vertes de bières et je regarde vers l’Est. La serre d’en face mène à Fontmort, une veille dame a péché d’avoir voulu un enfant trop tard, elle a porté sur son dos un enfant mort depuis déjà longtemps, elle tuera encore dans son périple, dit la légende, un chien et un âne qui feront des noms de lieux. Nous avons tous pareil cadavre. Maintenant je tiens un journal, j’y note « mangé un steak de mouton avec frites surgelées, dessert crème goût chocolat et une préparation fromagère à base de lait. J’y note lever du soleil à six heures trois, la crête d’en face a été franchie à huit heures douze, petit déjeuner de café seul dans l’aveuglement du soleil. Grande joie, puis tristesse. »

C’est amusant un journal, mais je ne suis pas sûr de comprendre, et l’agacement vient, vite.

Je ne vois rien s’éclaircir et j’entends tout en double maintenant, je vois deux ciels bleus, je les plains. Parfois tout s’unit dans la rêverie, comme le voisin adultérin. L’herbe qui colle à la nuque est celle que les bêtes broutent et foulent et grimpent. Des moutons paissent si proches que j’entends le déchirement des brins dans le balancement de leur mâchoires, le frottement de la laine, le rythme auquel ils baissent la tête, arrachent et mâchent. Occupés qu’à ça, bons à manger puis à l’être. Ce que nous aimerions être bons à manger.

Je ne suis pas dans le pays espéré, on est toujours déçu de sa fuite, jusque dans la nourriture. Le plaisir de la châtaigne n’a qu’un temps. Un homme qui est venu sans dent frappe à notre porte. Dans un paysage d’escarpements serrés, de terrasses effondrées, je suis dans un temps parfaitement plat, personne ne vient me voir, personne ne sait où j’habite.

Aujourd’hui j’ai tué un lapin de mes mains. Je le donnerai au voisin. Il y a je crois un voisin, j’oublie chaque jour son nom, il change si souvent de tête, il doit mettre des masques de peau, il a dû perdre son visage en allumant une cigarette après avoir vaporisé en excès un parfum de synthèse. Voilà qui prévient de masquer l’odeur du monde. Construits sur la roche une maison en grosses pierres, un nid d’oiseau, une toile d’araignée. Et tout se met à brûler, Oh que tout brûle, que cette vie cesse de multiplier, que les mains prennent la terre maigre et la remuent.

Les rets que je croyais fermés s’ouvrent à nouveau, les oiseaux se libèrent, je ne tiens plus d’histoire devant moi, seulement la montagne. Quelques vers luisants, très loin en face ; sur l’autre versant de la vallée le seul carré de lumière d’une seule lampe allumée. Il n’y a pas d’eau, l’orage approche, dans les gardons et les trous de fraîcheur nous irons baigner.

Le ciel tient une couleur de brou de noix.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 2 mars 2010




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