il est fini le temps des morts - françois bon


1er vendredi du mois - ce sont les vases communicants

Très grand plaisir d’accueillir François Bon sur Commettre et d’être accueilli sur Tiers Livre

bonne lecture


Ça s’était fait progressivement. En fait, on s’en était à peine aperçu.

On ne s’occupait plus des morts de cette façon, voilà tout.

On venait dans ces parcs pour le tourisme, pour la beauté immobile des choses, pour les noms et comme ils résonnaient avec votre propre mémoire. On venait pour le silence.

Loin, dans les banlieues, il y avait ces parcs paysagers, faits des déblais de la ville. Les allées y serpentaient, c’était vert aussi, et prolongeable à l’infini.

Ici, dans les coffres de ciment, tout était sec depuis longtemps. On y cultivait quelques célébrités. Le funérarium, bien sûr on s’y retrouvait pour les cérémonies, on attendait en parlant du vieux temps et les cendres on les dispersait, on les gardait, qu’importe.

C’était une ville en soi. Elle était une géographie, on s’y perdait. Depuis longtemps on n’y gardait plus les morts. Quelqu’un avait commencé, qui ? Les objets qu’on déposait sur les pierres, les petits mots, les fleurs en plastiques, les vases, un jouet.

Et puis, dans ces élévations étroites de pierre, froides mais que n’habitaient plus ici que les chats, quelqu’un un jour probablement avait laissé un livre, un autre l’avait trouvé, en avait lu quelques pages et l’avait laissé. Peut-être, à cause de cet après-midi et de ces pages, avait-il à son tour oublié sans y penser son propre livre dans une autre des cahutes.

« Restitué au siècle », pouvait-on dire ainsi de ce pays des pierres, qui mimait la ville à l’intérieur d’elle-même (cette belle expression de Saint-Simon, on lui avait ainsi donnée vie neuve).

Bien sûr on ne les oubliait pas, les morts : il y avait ces tombes devenues pèlerinages, et Apollinaire, et Jim Morrison, et Proust et Nerval et tant d’autres, chacun avait son itinéraire (quelquefois on ne les retrouvait pas, du moins pas du premier coup, on se perdait, c’est ainsi qu’on appréhendait le plan complexe de ce tapis infini, irrégulier, avec ses escaliers, ses décrochements, ses esplanades – et tout autour, au-dessus, le bruit, le ciel de la ville). Mais qu’y avait-il, sous Balzac et les autres, qu’un peu d’os secs sur un fond de ciment ? On avait récemment exhumé Baudelaire, on savait que tout cela n’était que de l’ordre symbolique.

Mais si eux-mêmes, les livres, n’étaient plus que cet ordre symbolique eux aussi ? Personne n’avait rompu : et lorsqu’on cherchait leurs tombes, on portait en soi des phrases de celui qu’ici on retrouvait (« À la fin tu es las de ce monde ancien... »), et nos appareils familiers étaient lestés de mots, tous les mots, la bibliothèque universelle, et dans les anciennes salles d’études les machines, les écrans. Qui irait s’encombrer encore d’un livre ?

Alors voilà, c’était parfait : ici, dans l’organisation des allées et circuits qui refaisaient un monde, la bibliothèque était horizontale. Passer d’un livre à l’autre c’était seulement marcher. On s’était confié à ce savoir dont chacun possède une part minuscule. On prenait un livre, on le déplaçait dans un autre endroit, où il nous semblait que cohérence et logique s’assemblaient mieux pour qu’on l’y retrouve, et renforcent la liaison avec ses immédiats voisins. Alors on se promenait, on feuilletait, on oubliait et le temps et la ville. Oui, tout cela, maintenant, était vivant.

Et quand on repartait dans la ville, qu’on retrouvait les écrans, on savait mieux s’y déplacer, dans le monde infini de la mémoire avalée. Quelque part, ici, dans la ville, on en avait fait géographie et chemins : le temps des morts était fini.

texte et image (sauf si mention) : F Bon - 5 mars 2010



    merci
    5 mars 2010, par F Bon _

    merci, Pierre – bonne confirmation que dans ce qu’on invente la plastique même des pages interfère en profondeur avec le texte – merci pour tes images



    il est fini le temps des morts - françois bon
    5 mars 2010 _

    il y a cinq ans je serais sortie avec un livre, j’aurais grimpé les quelques mètres jusqu’au portail, et puis je serais montée entre les monuments et les arbres, chercher où le déposer




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