unpublished 8 : la province


Sébastien Ruiz et Claire Streit envoient un morceau de musique (Sébastien) et une photographie (Claire).

C’est la série Unpublished.

Nous enverrons des mots pour les accompagner, et écouterons les deux ensemble.

MP3 - 8.8 Mo

Ce que vous voyez neige et boue et feux rouges perdus dans le flou, c’est la province.

Nous sommes partis quand la vie faisait à nos oreilles un bouloubouloupe de soupe frémissante mais encore tiède, un bruit de chaleur fade, quand l’eau prenait aux légumes leurs couleurs et leur goût. Nous croyions lutter contre la marée quand nous sombrions avec le courant, tranquillement, pesamment, comme une pierre qui se noie ; nous étions la roue crénelée de qui sourd une conscience de fonte, nous ne voyions plus que la machine. A quelle distance faut-il se tenir pour voir l’ensemble ?

Maintenant, on nous marche sur la tête, nous que les enfants mangent. Pourquoi ne dansent-ils pas dans la neige ? que leurs pas fassent un bruit de maïzena qu’on presse. Ils sont au-dessus mais ce ne sont pas des voisins, jamais la porte ne claque, jamais ils ne montent ni ne descendent l’escalier de vingt trois marches les bras ballants de sacs en plastique verts, bruissants. On nous a, à l’agence, assuré qu’il n’y aurait aucun locataire, locaux vacants, la crise vous comprenez, bureaux vidés par l’avarice des autres, dans lesquels traînent sur la moquette bleue foncée fine et inusable, garantie pour un million de pas, une corbeille en acier brossé, un classeur mauve marqué « fournisseurs 2003 » et un câble réseau à prise RJ45.

Je déteste la danse, je ne comprends aucun rythme, je suis venu ici seulement pour qu’il fasse froid. Qui sont ces gens qui dansent et meurent comme les petits insectes albinos que nous croyons être la neige et viennent mourir en fondant sur le pare-brise ?

A force d’entendre nous sommes montés, nous n’avons vu, au premier œil dans la serrure, que des ombres et des mouvements disjoints confirmer qu’il y avait là du vif, mais nourri à quoi ? Soudain, alors que nous repartions il se fit là une immense agitation de cage, un affolement d’insecte, comme une panique d’être vu. Après six cent kilomètres nous étions rejoints par d’autres dans la crainte d’être vu exister.

Cette agitation nous passionnait nous qui souhaitions ne pas trop nous agiter avant la fin du monde. Aux bruits de la ville, des gens qui crient pour rien, des tristes alcooliques, des séducteurs loquaces s’était substitué une rumeur de vieille rocade, de sortie d’autoroute sans circulation en accordéon. Dans l’arbre de la cour le tintement sous le vent du verre coloré, attaché pour éloigner les oiseaux, attirait notre rêverie.

Les pas devenaient fous puis cessaient à mesure que nous montions. Nous espérions voir enfin, nous vîmes ; un œil énorme, plus grand que celui de tout animal possible ; un œil parfait, fixe, un œil comme dessiné par un enfant trop habile, appliqué, fabriquant dans son attention un symétrie, une exactitude des cercles comme il n’en n’existe pas. Les enfants ne sont pas soucieux de la nature.

Cet œil ne regardait rien, nous non plus, qui peinions à voir ceux qui nous devançaient sur la route du retour, nous avions assez rêvé du nord, maintenant nous voulions de grands fleuves courbés et des pins dans le sable.

Nous ne pouvions partir sans savoir, nous nous fîmes des mines inquiètes, et dîmes à l’agence que des personnes traînaient louchement aux abords des bureaux vides, la crise, vous comprenez. Alors des gens qui ne ressemblaient ni à des policiers ni à des gens vinrent un matin habillés en veste de cuir et pantalon de survêtements. La veille nous avions entendu un bruit de chute molle, sans rebond, un bam plus qu’un ploc, rien de brisé. Les inquiétants firent tomber la porte en en brisant les gonds, elle s’amorti sur le corps souple d’un papillon gigantesque.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 11 octobre 2011




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