mer concave


Cinq heures dans l’après-midi d’un samedi de novembre, le jour tout entier opaque finirait clair. Ce serait alors d’une beauté bien supérieure à celle d’une belle journée. Entendez-vous bien ?
Nous serions venu ici par goût de la curiosité, pour accomplir au moins une fois l’idée que nous puissions être curieux. Ce n’est pas un immeuble, c’est une construction de deux niveaux, un commerce au rez-de-chaussée et la porte d’entrée des habitations à droite du commerce. Le commerce serait une pharmacie abandonnée ou un coiffeur avec un avis d’expulsion sur la vitrine ; et, parti du jour au lendemain, il aurait laissé le salon avec ses mèches de cheveux et les serviettes séchant puis moisissant aux dossiers des fauteuils.

La porte n’aurait pas été fermée et nous ne serions pas rentrés par effraction, mais par pression, sur du bois vermoulu. Tout de suite nous verrions un escalier et à l’étage un corridor très noir avec au bout une porte bien fermée.

A quoi s’attendre ? Est-ce que les gens morts qui vivent à nouveau et ne savent plus se nourrir que de la chair des gens vivants habitent dans les immeubles ressemblant à des maisons de périphéries de grandes villes allemandes ?

Est-ce que les gens qui n’existent pas existent ?
L’emploi de la vie, dans ces immeubles effondrés ; sur cinq, quinze mètres de haut s’étalent des vies de papiers peints, distinguant, si bonne acuité, les mouchetures brunes des cuissons, les lais jaunes pâles et les fleurs, les bandeaux, les fond unis de la salle d’eau, et les bigarrures de la chambre des enfants. Un mobilier à deux dimensions se dessine géométriquement, ombres portées d’une chaleur excessive.

C’est un paysage de moquette, de dunes menant à la mer.
Ce serait une pièce vide, à l’exception de la moquette, des murs humides et du marbre de la cheminée fendu en plusieurs endroits et brisé dans un angle.

La scène est vue depuis une dune, dominant le paysage à quatre-vingt-dix centimètres du sol.

Une mer verte à géométrie de losanges, où la lumière d’un soleil de fin de journée, filtrée par le verre des grands carreaux ternis de poussière et de gouttes de pluie séchées, s’étale en tache jaune.
De la partie nous voyons le tout, c’est le repos de fermer les yeux, c’est la puissance de l’oeil clôt se renversant en paysage de tête. Depuis sol vide et plissé, nous voyons les murs, vides, les emplacements jaunis des cadres, les meubles remués faisant un bruit de vent, formant la mer. Les pieds de l’ancien buffet rempli de vaisselle peinte ont laissé des profondeurs en rectangles, d’un vert intense qui dût être celui de la mer avant le soleil, angles neuf et tassés n’ayant jamais vu le jour.

C’est un abandon, un retrait, un assèchement, il n’y aura pas de marée suivante, il n’y aura pas d’autres locataires. Le propriétaire est mort, les enfants ont vendu, ils ne pouvaient pas s’entendre, le dernier au chômage voyait l’aubaine, le père était lointain le besoin d’argent proche.

Quand les chaussures de chantier, semelles d’épais caoutchouc noir, viendront, elles ne laisseront pas sentir les vagues en replis et bientôt les mains gantées arracheront la mer et les pieds de biches déferont les lattes fatiguées du parquet, sur le bois les taches de colles feront des berniques enragées de leur rocher, à brûler.

Nous pensions que sous la moquette il y avait une histoire ; nous voudrions qu’encore partout il y ait des histoires et des sols à soulever – le réel est une image devant laquelle nous rêvons, le réel est hors champ, perdu sous la moquette.

à propos de Laurenz Berges : galerie

cette photographie fut vue à l’exposition "objectivités - la photographie à Dusseldorf" - compte rendu sur le blog photographie contemporaine

31-I-09

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 6 août 2011




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