unpublished first : la boue


Tous les mercredi sur deux, Sébastien Ruiz et Claire Streit envoient un morceau de musique (Sébastien) et une photographie (Claire). C’est la série Unpublished. Nous enverrons des mots pour les accompagner, et écouterons les deux ensemble.

photographie Claire Streit

MP3 - 2.3 Mo
musique Sébastien Ruiz

marcher

Avoue

marcher, marcher le monde et la forêt, la forêt nous ne l’avons pas traversée, seulement une route, le goudron, le grain noir et humide de ce goudron de dimanche et qu’importe le jour tout était dimanche.

Avoue

nous marchions, devisant du choix de ne pas choisir, qu’importe l’objet, la parole nous réjouissait. À mesure, en bas de pente le lavoir qui est une source, de l’eau verdâtre s’échappant en filet dérisoire, ce qu’il y a de toujours étonnant à la présence d’une source, que ce soit si petit, et non pas jaillissant, nous voudrions que toute source soit fontaine.

Avoue

à tant marcher nous fûmes rejoints, un chien bien sûr ; vilain cabot serpentant de la route au chemin, des bosquets aux sous-bois, jamais aboyant, seulement trottant, sautant, suivant, comme il y a des suivantes, pour les princesses et mariées, aux bals et mariages.

Avoue

nous avons perdu le chemin et n’avons pas vu venir la boue, chaque pas faisait le ciel plus bas et monter le brouillard ; l’horizon nous entourait. Il fallait revenir, mais ne pas marcher sur ses pas, le chien jovial nous poussait vers l’avant, marche. Alors, laisser le grain du bitume, prendre le champ, d’abord par la lisière, longer l’orée, rester dans l’ombre absente des chênes et hêtres et, sans y pénétrer, sentir l’amas de feuilles en corruption, leur noircissement humide, camaïeu de pourriture.

Avoue

nous ne pensions pas la boue si grande, la lisière s’effaçait, il fallut se jeter en plein champ, chaque pas se compliquait d’une semelle énorme, d’une succion épuisante.

nous étions à regarder le ciel comme une tombe inverse, à nous étonner de cet amenuisement du monde quand au loin du brouillard une vision possible plus que réelle, formes qui n’étaient ni arbres ni vaches ; des hommes semblaient brûler des branchages, mais cela était si loin que peut-être : une troupe d’assassins encerclait un feu, brûlait un cadavre, un bras dépassant, une jambe.

Avoue

c’est le souvenir lui-même qui s’embrume, une fois sortis de terre, le chemin prit une forme enchantée, pavage régulier de grosses pierres, herbe rase luisante, frondaisons en coque retournée ; la maison vint au bout, le chien était parti.

avoue, qu’as-tu fait de l’ami ?

Je l’ai laissé dans la boue.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 12 août 2011



    unpublished first : la boue
    9 avril 2009, par Moustache _

    Nous y sommes. Brume, crepuscule, froid, rémanence de parcours incertain, c’est l’aventure romantique. La musique rend bien l’étrange atmosphère à la fois de concentration, d’abandon à la nature et au jour qui tombe et s’efface, dans une campagne presque menaçante avec sa boue aspirante.

    Et en même temps, c’est la campagne mélancolique des jeunes années qui ressort, celle si typique des fins de dimanche hivernaux en campagne poitevine, passés dehors le souffle court de courrir, fin de grand jeu dans les bois, sous-bois et champ glaiseux détrempés.

    En effet, qu’as tu fait de l’ami ? l’ami du passé, cet autre moi : il est resté coincé là-bas, mélancolique mais heureux de sa détresse. J’avoue, oui, il est bien resté là-bas.

    Très très beau texte. Musique formidable (est ce récupérable ?) sous ce texte. Image qui ne l’est pas moins : j’avoue !




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