unpublished 2 : la mer


Tous les mercredi sur deux, Sébastien Ruiz et Claire Streit envoient un morceau de musique (Sébastien) et une photographie (Claire). C’est la série Unpublished. Nous enverrons des mots pour les accompagner, et écouterons les deux ensemble.

photographie Claire Streit

Photographie : Claire Streit / musique : Sébastien Ruiz

MP3 - 1.9 Mo

Le chemin qui longe la mer l’encercle, ne la rencontre pas ; c’est une longe. C’est mon chemin de ronde, je le remonte depuis huit ans. Abritée par la masse des rochers en ciment la mer s’entend, la rumeur l’indique, la désigne, l’odeur boueuse du varech.

Je remonte la mer, je fais le tour, mer à main droite, jamais ne me retourne, ne me détourne, le tour est un cercle.

Je devine au ciel la couleur de l’eau, je fais des hypothèses grises, vertes, bleues, grises ; le ciel est le reflet.

Huit ans que je n’ai vu personne, que je fais ce chemin, que je garde la mer sans la voir, comme un coffre dont jamais les bijoux ne seront portés par aucune gorge blanche, posés sur aucune peau, qu’aucune main n’arrachera, sans égard aux millions, confondant désir et violence de la gorge blanche, et du sein qui s’y cache.

Je suis aussi gardien de ces désirs-là, où iraient-ils sinon ; si je ne garde pas, tout se noie.

De ma patience et de ma ronde on m’a récompensé, on m’a été aimable et, là où le ciment s’effrite, une paysage de toile tendue me présente le monde.
Rien n’est immobile à qui tient le regard, la pluie en délavant agite le pays peint, je connais tout ce qui m’étonne ; le fond du monde est occupé par l’énormité soufflée d’un nimbe d’édredon, il s’éloigne vers l’est, glissant sans ombre, la mer est un tiers bleu de tout, distingué de moutons. Dans le soleil couchant, à vingt-sept centimètres de la mer, saillant sur un ciel de pulpe sanguine broyée, le triangle sombre d’une voile, quand arriveront-ils ; les mouettes sont des moustaches sans visages, virent, volent et les cris dessinent leurs mouvements. À mes pieds la plage est vide, sous l’arc-en-ciel passé d’un parasol, quelques formes dont aucune ne se tient dans l’eau à mi-corps, face comme je le suis aux dernières chaleurs du soleil et regardant la mer luire ; la peau sablée, salée, tiède à cette heure ; l’idée de cette peau vient à la bouche, il est temps de partir, d’une main franche je salue et reprend ma ronde.

Les rochers sont des arbres et la mer est trop loin.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 16 avril 2009




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