machinécrire 2


suite de machinécrire

retour d’un des premiers textes, du temps du blog, et d’un autre support d’écriture, la machine. Que ces idées nous paraissent lointaines n’empêchent qu’elles furent nos idées.

Comme souvent, comme toujours double mouvement de la technique : l’outil affiné dans le seul but d’accroître l’efficacité de la production et la présentation de cet affinement comme un confort supplémentaire pour l’utilisateur ; plus silencieuse, les lettres mieux réparties sur les touches du clavier à la fois pour accélérer la frappe et pour éviter que les spatules ne s’enchevêtrent.
Mieux égale pire, toute amélioration, tout progrès de l’objet technique vise un but unique : produire plus à coût moindre. Accélérer la machine pour accélérer l’usage, et que l’utilisateur suive.
Ainsi cette anecdote : les concours de dactylographies, concours de frappe où l’on s’affronte à la vitesse, combien de mots à la minute, certaines jusqu’à cent soixante et un, un amusement cocasse. Rions de l’avers, ne perdons pas le revers de vue ; le syndicat des femmes dactylographes s’opposa bientôt à ces concours, prétexte pour les employeurs à demander d’accélérer la cadence.
Ce qu’on a bien ri pourtant de la rusticité du stakhanovisme.
Organiser la concurrence, la stimulation, la saine émulation comme un jeu, faire comme s’il n’y avait pas de lien, comme si le but n’était pas unique.

Ecrire sur une machine morte, qui nous ouvre vivant à une écriture physique, incorporée. La machine à écrire, c’est fini, c’est un moment clos, cela plaît. Choisir la machine ce n’est pas préférer le négatif à l’absolu, l’esquisse à l’oeuvre, ces raisons plaisent et accroissent le plaisir, mais viennent plus tard, quand apparaît que le simple est épais, que de la lubie dépassent des fils de signification.

Ce qui était machine rapide est pour nous machine lente, tâtonnante, sonore qui ne peut plus être utilisée qu’à fin de production brute, extraction du charbon de la langue. A cette production vive, l’ordinateur substitue la composition, la hiérarchisation, le traitement de texte donnant les outils pour l’embellir, le cosmétiser ; comme organisation et comme fond de teint. Ecrire le texte et après le traiter, comme on traite une pomme pour que le vers ne s’y glisse pas.
Le Robert le raconte. En 1954, IBM dit : "donnez-nous un mot qui ne soit pas computer – Sorbonne répond "ordinateur : c’est un mot correctement formé (...) adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde."
Après 1950 les choses ont le nom qu’elles méritent. "Machine à écrire" ce n’est pas un nom, il faut taper pour comprendre.

L’ordinateur est l’immédiateté factice de l’écran, ce que l’on y voit est toujours interprétation, rendu, mise en forme. Plus cela paraît immédiat et simple plus l’écart du produit au rendu est grand.
- Incise : même immédiateté factice du désir marchand, rendre invisible la chaîne immense qui rend une chose désirable à acheter, tout partout, n’avoir qu’à tendre la main, la carte à sortir vers ce scintillement de chalandises.
Nous savons pourtant, par Schwob, que sous le masque d’or le roi est mort. -

L’ordinateur est une machine à aller voir ailleurs, à aller se faire voir ailleurs.
La machine à écrire est univoque, elle est idiote en tant que simple, pas de dieu dans la machine. Elle est un bloc physique, une masse dans laquelle nous sommes pris, et le bruit ; sonorité toujours en écho, création d’un rythme que les seules frappes des claviers plastiques ne suffisent pas à reproduire ; rythme, rythme de joie, flux bouillonnant et bordélique ; mais ce rythme, on l’apprenait à coup de métronome aux mêmes jeunes filles dactylographes.
Les premières recherchées : belles dames désoeuvrées sachant jouer du piano.

Le texte est produit au moment où il est frappé, le rythme sourd de partout, tête, doigts et machine ; dans le désordre de cette énumération. Machine physique engageant tous le corps quand l’ordinateur fait écran.
Avaient-ils tort ceux qui soutenaient, pour des raisons commerciales, parce que leurs machines ne le permettaient pas, mais "science" à l’appui, qu’il y avait un danger de santé, d’hygiène, à voir le texte s’inscrire, s’écrire.
C’est vrai.
Pas supportable ; on le peut pourtant, dressé par les années et les heures de bureau ; mais lire en produisant, c’est abîmer l’oeil et la main.

il faut laps et écart, faire les choses avant qu’elles ne soient faites.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 23 avril 2009



    machinécrire 2
    28 avril 2009, par cecile portier _

    ce texte me touche beaucoup
    du coup j’en parle chez moi, parce que ces mains sur les vieux claviers sans écran me font cheminer dans mon propre travail. Merci Pierre
    http://petiteracine.over-blog.com/article-30796942.html




[RSS] |&criture /// &xercismes|

6 août 2011 // mer concave
29 juillet 2011 // Ne pas y arriver (à partir de Pynchon)
23 avril 2009 // machinécrire 2
20 avril 2009 // machinécrire 1
14 janvier 2009 // rue Vilin, samedi dix-neuf octobre deux mille huit
4 novembre 2008 // plagiat de vie par anticipation
26 octobre 2008 // lapidaire 2
26 octobre 2008 // lapidaire 1
25 octobre 2008 // orpailleur