semanal 2


Depuis la vitre du train en marche, depuis la vitesse, le monde est figé, et dans sa mobilité, et dans son histoire, paysage de fermes, de silos et de champs, paysages de maisons abandonnées au bruit de la vitesse que nous ne pouvons connaître qu’à l’arrêt.

Ces vieilles histoires du dedans-dehors et le troisième œil par lequel tant voulurent se voir.

Immobile à trois cent soixante kilomètres à l’heure, je vois des champs battus de blés couchés, des piscines vides, des piscines bleues, des piscines vertes oubliées, pleines de feuilles et sans enfant, les insectes hésitent.

*

Il a retrouvé des photos de lui enfant, il se demande où est la semblance, ce qu’il y avait de lui maintenant dans cette photographie, s’il y avait en puissance l’assistant maquettiste dans une agence de communication à destination des collectivités locales, dans ces grands cheveux bouclés et noirs et ce nez un peu large. Sur la photographie, les couleurs ont une douceur de polaroïd du début des années 80, il devait avoir cinq ou six ans ; et maintenant il est chauve par choix. Il range la photographie, ouvre un livre en anglais, il ne faut pas que la vie remonte à la surface, il faut goudronner la surface et de travail et de métro et d’alcool et de tabac et de culture, et de téléphone illimité.

Le féroce moustique du métro qui me pique à combien de sangs d’enfants ainsi perdus me mêle-t-il ?

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Parfois tard, parfois dès le matin, quand la fatigue ou l’alcool ou le seul fait d’être là l’épuise alors l’homme de la manche ne parvient plus à dire son texte de dormir dignement, d’enfant à nourrir, d’une chambre d’hôtel, de quelques euros ou d’un ticket restaurant ou d’une simple cigarette.

Langage perdu, visage absent, casquette tendue vide.

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Les Forbans de la nuit - Jules Dassin - 1950

"je veux être quelqu’un" dit-il.
"c’est un artiste sans art est cela peut être dangereux." dit l’artiste qui plaît à la femme.

La folie du désir toujours insatisfait de réussir fait trembler de veulerie le menton de Richard Widmark. A vouloir le succès et l’argent qu’on lui lie, il est prêt à tout jusqu’à se vendre lui même et sa mort pour une prime alors que Gene Tierney l’aime. Dans un Londres gris d’usine et de club et de nuit, où il n’y a de jour que le petit matin il n’y a de justice que pour ceux qui ne veulent rien. Le réel est alors une veille femme un peu naine et très alcoolique tenant sur ses genoux le coffre rempli des papiers du pouvoir.

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Ce vieux rêve qui bouge - Alain Guiraudie - 2001

Un jeune homme beau de muscles en pantalon orange vient dans l’usine cathédrale vide démonter une machine en forme de machine. Les carreaux brisés à quinze mètres du sol où passe continûment une lumière de fin d’après-midi d’été, les apéritifs permanents, réalité du travail dans son désoeuvrement révélé. Tout le monde désir mais personne ne veut perdre ; dans la beauté du métal défait et des carreaux jaunes du vestiaire le refus d’amour n’empêche pas d’aller boire ensemble. Ce n’est pas qu’il est trop vieux, c’est que le désir n’est pas une machine qu’on démonte.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 28 juillet 2009




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