unpublished 4 : la piscine


Tous les mercredi sur deux, Sébastien Ruiz et Claire Streit envoient un morceau de musique (Sébastien) et une photographie (Claire). C’est la série Unpublished. Nous enverrons des mots pour les accompagner, et écouterons les deux ensemble.

MP3 - 3.1 Mo

Je suis Ulysse, et je viens mourir en slip de bain dans une piscine de province.

Las du voyage et d’avoir si peu appris je me tiens allongé sur le dos. La pierre reconstituée rend une chaleur médiocre de pierre reconstituée quand l’air rayonne d’une chaleur blanche, vide, insensée. Dans le ciel et les nuages des animaux trop nombreux et toujours exotiques courent, chassent et se cachent bien qu’on ne puisse jamais les désigner à autrui.

« Ne vois-tu pas là-bas Sylla et ses douze pattes difformes, à droite du gros casoar ?

Non, mais le lapin se tient dressé sur ses pattes nous regarde toujours.

Ah. »

Du rectangle d’eau bleuie par son fond une odeur de sel chlorée monte par vagues.

Entrer dans l’eau pour fuir les sirènes.

Car j’entends les sirènes, du bord tiède du monde où je me trouve. Mais à quel mat m’attacher, à qui boucher les oreilles de cire de miel ? J’aurais voulu la voir cette galette où je découperais un soleil au couteau, et roulant les rais de mes fortes mains, je les aurais introduites aux oreilles de mes compagnons. Mais où sont-ils ces chers compagnons. Pourquoi partis ?

Anémone arrachée je dérive sur place, je fais des yeux de grands mouvements pour dire de me détacher, attendant par cela que l’on vienne doubler le nœud compliqué qui me lie à l’eau. Est-il mon corps bateau ?

J’espérais pourtant des métaphores plus audacieuses.

Mais Homère ne dit rien du chant entendu, est-il rumeur, mensonge et bruit lointain, comme me viennent mêlés chants d’oiseaux, cris d’enfant et bourdons affairés.

Portent-elles ces sirènes qui m’appellent, les grande robes à fleurs qui claquent aux loin, sont-elle nues pour être peintes, caressent-elles négligemment de calmes moutons paissant les pentes herbeuses au milieu des os blanchis et des peaux asséchées de ceux qui ont cru qu’écouter est savoir. Leurs bouches sont-elles sang et chair ?

Je coule, je rêve.

Si j’ouvrais les yeux maintenant serais-je poisson ou animal malade de cornée frottée, je verrais le monde comme au travers du verre troublée d’une vitre de salle de bain, afin que la nudité ne parvienne pas au salon. Je devine tout et ne voit rien, plus rien n’est regard, il n’y que ce grand trouble déduit du réel. Enfin la vitre visible.

Je vois trouble dans l’épaisseur de l’eau, je vois enfin que le monde ne
colle pas à la rétine mais qu’il en est infiniment loin. Je vois la distance et tout ce qui nous sépare du tout.

Puis l’eau entre aux oreilles et vient frotter ses silex aux tympans, le bruit sourd du monde qui s’éloigne, cette victoire finale de m’être laissé emporté et par l’eau et par le soleil.

Au bruit du monde, du souffle d’air qui fait battre le linge et les robes à fleur qu’aucune femme ne porte, aux draps chauds où nul ne se couche, se substituent les battement ralentis du pauvre cœur de graisse et de fumée. Boum, et les yeux couverts, boum et les cavernes du nez se remplissent ; il faudrait maintenant pouvoir sentir les poumons pleins et devenir poisson de roche tapie au fond, écailles saillantes à l’attente d’un pied à piquer, d’une autre bête à endormir dont je ferais festin.

Est-ce que quelqu’un m’appelle, est-ce le temps qui passe en pierre roulantes sur les tympans, en abrasement doux, tout ce qui me servait à tendre la joue et le bras, tout ce sang érectile reflue maintenant, je suis une mer dedans.

Cette eau plate qu’aucun mouvement ne brise fait un linceul mouvant

Je reviens d’un si long voyage et je me noie en province, dans le bleu plastifié, entourée de pierre reconstituée, alors fermant les yeux je me vois sur la pellicule ouvrant les bras une épée dans la main droite, redécouvrant Ithaque depuis la terrasse d’une villa à Capri.

Ah ah ah Pénélope me voilà.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 16 septembre 2009




[RSS] |unpublished |

11 octobre 2011 // unpublished 8 : la province
12 août 2011 // unpublished first : la boue
2 mars 2010 // unpublished 7 : les rets
26 janvier 2010 // unpublished 6 : l’heure jaune
30 novembre 2009 // unpublished 5 : la route
16 septembre 2009 // unpublished 4 : la piscine
11 mai 2009 // unpublished 3 : la fièvre
16 avril 2009 // unpublished 2 : la mer