Semanal 3


Tracer une ligne qui relierait le sommet des crânes de tous les passagers d’une rame pleine. Ne conserver que cette ligne, l’orienter selon les regards, et comment ils convergent vers chaussures et journaux, horizon absent et beautés excessives.

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C’est une femme qui apprend à dire le français assise sur un strapontin, profil visible au tiers. Elle l’apprend sur une feuille à grand carreaux bleus arrachée d’un cahier à spirale ; d’un coté un syllabaire, elle répète ces lettres sans sens, « ai », « ae », « aille », dans un murmure qui fait à peine bouger les lèvres, dans un souffle où elle doit chercher à attendre depuis sa propre voix tout ces sons qu’elle entend là dans le métro ; de l’autre des phrases, « ça va bien ? », « vous désirez ? », Morceau de langue utile au commerce.

Ce qu’il faut de volonté.

C’est un qui homme tient dans la main droite un papier pour devenir riche. D’un air calme et concentré, sans l’affairement passionné des turfistes, il lit et murmure lui aussi du bout de lèvres affaiblies et pendantes un peu, une feuille de format A4 coupée dans la hauteur où s’étirent des colonnes de chiffres et de dates et le nom de différentes loteries. Ne pas mélanger, mais associer, recouper, calculer, martingaliser ce monde de richesses considérables à venir, pense-t-il à ce qu’il s’offrira avec ces fortunes certaines qu’il apprend par cœur ? ou, tel celui qui s’arrêtera de boire au prochain verre, tel celui que se repaît des listes de livres à lire sans jamais les ouvrir, préfère-t-il le songe d’une victoire assurée à la fatigue de la bataille.

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Nous voyons comme en rêve la femme aveugle, qui tient pour canne une barre de fer épaisse, ouvrir la porte de la rame donnant sur les voies, personne n’y croit et tout le monde crie. Elle reste immobile, qu’aura-t-elle su du gouffre et de l’électricité qui tue ?

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Du soleil pour les Gueux – Alain Guiraudie - 2001

La scène est sur le causse, en cinquante minutes une journée passe et avec elle toutes les lumières du soleil sur le pays d’herbe et de cailloux.

Des hommes cours sur ce plateau. L’un fuit sans parvenir à partir et l’autre le poursuit parce qu’il est payé pour cela. Une femme vient y voir des animaux qui n’existent pas, elle vient là comme dans un ailleurs romantisé, rien ne saurait être pire que son réel. Mais le berger la détrompe par fatalisme, ils font l’amour.

C’est un pays que nous connaissons par ailleurs, et qui nous tire à lui bien que nous y sachions la vie impossible. Le film dit cela, qu’il n’y a pas de mondes perdus, pas d’age d’or et ni de pays de cocagne, il y a d’autres formes de servitudes ou de fuite.

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Ce n’est presque rien, mais tout de même ce qu’il reste de venin dans le regard de certaines femmes à l’endroit de l’orgueilleuse beauté des jeunesses qui font l’affront de leur presque nudité.

Ce grand ordre de la concurrence sexuelle, qui se fait guerre calme par la mode et les chaussures lassées haut mais qui se fait haine pure dans le matin à l’endroit de celles qui paraissent moins ensommeillées et de celles dont la fatigue manifeste ce que la nuit apporta.

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I want you de Bob Dylan ; les deux petites notes d’orgues en écho, comme un sourire qui se disperse

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 23 septembre 2009




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